Suzette: a Digital Edition

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14. — Brunehaut.

Dans les villages où les chemins de fer ne sont encore qu'à l'état de jalons* Jalon. Bâton droit qu'on plante en terre pour prendre des alignements. peints en rouge et faisant la file indienne* File indienne. Façon de marcher un à un, à la suite l'un de l'autre par les plaines, un char à bancs ne s'attelle pas pour aller à la foire sans provoquer, quelque émotion :

Denis Dumay, s'il vous plait, une petite place, deux petites places, ou trois ?

— Bon !

— Dites donc ! si seulement vous en aviez quatre ?

Tout fut accordé jusqu'à ce qu'il n'y eût plus moyen de loger même une sardine.

Cinq Dumay et sept voisins, vieux ou jeunes, étaient tassés à ne pas pouvoir se moucher.

Il y avait la voisine Ludivine, une petite femme à grosse tête comme un point d'interrogation, et son fils Vincent ; puis, entre Baptiste Gardinet et Pierre Colas, un monsieur fumant la cigarette et un autre, encore plus monsieur, fumant le cigare.

C'était le gros Florentin Lejoly, qui, ayant voyagé à travers le département, feignait de ne plus comprendre le patois* Patois. Langue particulière à une région et qui se rattache à la langue principale. de son village, et s'y donnait comme le meilleur parleur de français.

Auprès de lui, Morisot, le garde champêtre, une bonne tête de vieux soldat. Il avait cassé, la veille, sa pipe de deux sous achetée à la foire de l'an dernier, et allait la remplacer à la foire nouvelle.

On prit la grande route de Cambrai à Paris, par une chaussée* Chaussée. Partie principale d'un chemin. cailloutée de grès bleu, qui grinçait sous les roues.

— La traverse eût abrégé, dit M. Dumay, mais, char-
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gés comme nous le sommes, la chaussée Brunehaut est plus sûre.

Il prononça Bruneau.

— Ah ça ! demanda Ludivine, pourquoi cette chaussée-là s'appelle-t-elle Bruneau plutôt que Blondeau ?

Sur quoi, très vite, Florentin Lejoly, qui portait comme tous les jours où il allait à la ville, un chapeau trop haut sur une tête trop pommadée, un veston trop petit et une chaîne de montre trop grosse, demanda à son tour à Ludivine pourquoi Blondeau au lieu de Bruneau.

Il se mit à rire le premier de ce qu'il prenait pour une excellente plaisanterie* et la moitié des gens en fit autant. Car le char à bancs charriait ce matin-là, ainsi qu'il arrive aux chars à bancs et à beaucoup d'autres voitures, l'ignorance naïve et l'ignorance prétentieuse* Prétentieux. Qui affecte de se croire plus instruit et plus habile. qui prend la parole sur toute chose.

Mais d'un coin de banquette une voix s'éleva ; — était-ce celle de Suzette ou une autre? en tout cas, c'était la voix de l'histoire.

Et en quelques mots Ludivine, M. Florentin Lejoly et le voisinage apprirent pourquoi cette chaussée, et plu- Cinq Dumay et sept voisins, vieux ou jeunes, étaient tassés à ne pas pouvoir se moucher.
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sieurs autres du nord de la France, s'appelaient du nom de la reine d'Austrasie* Austrasie. Région N.-E. de la France mérovingienne. , Brunehaut, qui les avait frayées, voilà douze siècles, à travers les grandes forêts couvrant alors ce pays. Peut-être la vieille reine avait-elle, dans son chariot attelé de bœufs, parcouru cette chaussée en examinant son œuvre utile aux hommes d'alors et même à ceux d'aujourd'hui, qui ont gardé la mémoire de son nom.

Cela se lisait dans un des livres de la bibliothèque scolaire fondée à Fragicourt par Mme Valon.

Questionnaire.

  • — Que demandèrent les voisins en apercevant qu'on attelait la voiture ?
  • — Que pensez-vous de M. Dumay en cette circonstance ?
  • — Quelles personnes s'étaient entassés dans le char à bancs ?
  • — Que savez-vous sur Florentin Lejoly ?
  • — Pourquoi le garde champêtre allait-il à la foire ?
  • — Quelle raison détermina M. Dumay à prendre la grande route ?
  • Que demanda Ludivine à propos de la chaussée ?
  • — Donnez quelques détails sur la toilette prétentieuse de Lejoly.
  • — Quelle sotte question posa-t-il après Ludivine ?
  • — Quelle explication historique donna Suzette ?

DÉVELOPPEMENT DES SUJETS PROPOSÉS POUR EXERCICES.

Morale.

  • — Quelle qualité montra M. Dumay en donnant place, dans son char à bancs, à chacun de ses voisins?
  • — Comment une élève se montrera-t-elle obligeante envers ses parents, son institutrice, ses compagnes ?
  • — Avec lesquelles de ces dernières sera-t-elle le plus obligeante, et pourquoi ?
  • — Pourquoi les gens prétentieux sont-ils ridicules ?

En donnant place à ses voisins dans son char à bancs, M.Dumay fit preuve d’obligeance. Obliger, c'est rendre service avec l'intention de faire plaisir, et tel est notre devoir envers les personnes qui vivent dans notre société habituelle, envers les faibles et surtout envers les enfants, si faciles à décourager. Comme le dit un moraliste : « Si l'on ne fait jamais rien pour les autres, on ne peut attendre d'eux ni reconnaissance, ni amitié, ni secours. » Qui ne connaît la touchante histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai ? Il se promenait un soir dans la campagne et y rencontra une famille de pauvres paysans tout en larmes. Ils lui dirent que la vache de la maison, leur principale ressource, s'était égarée et que les recherches pour la retrouver n'avaient point abouti. Après avoir essayé de les consoler, il poursuivit sa route et rencontra l'animal, qu'il reconnut au portrait qu'on lui en avait fait. Aussitôt il saisit la longe et ramena la vache à ceux qui l'avaient perdue, heureux de sécher leurs larmes.

Entre écolières, nulle qualité ne rend plus agréables et plus faciles les relations quotidiennes que l'obligeance ; elle est la marque d'un cœur délicat et devient l'occasion de rapports sur lesquels se fonde peu à peu une solide amitié. On reconnait les élèves obligeantes à l'attention qu'elles montrent pour rendre à leurs compagnes ces mille petits services dont le besoin se manifeste si fréquemment dans la vie de l'école : tantôt c'est un livre, une plume, un crayon que l'on prête, une leçon qu'on explique, un problème dont on communique l'énoncé, un jouet dont on se prive ; toutefois, l'obligeance ne saurait aller jus-
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qu'à favoriser la négligence des esprits paresseux, en leur épargnant des recherches ou des travaux préparatoires.

S'il est, dans les compagnes de classe d'une élève, une catégorie d'enfants, envers qui l'on sera davantage porté à l'obligeance, ne croyons pas qu'il s'agisse des plus grandes, des plus instruites, voire même des plus intelligentes et des plus riches, mais de celles qui sont les plus faibles, les plus souffrantes, les plus timides et les moins favorisées de la fortune.

Généralement les gens prétentieux sont ridicules parce qu'ils manquent de goût et de discrétion ; ils s'affublent plutôt qu'ils ne s'habillent ; ils pérorent à tort et à travers ; ils veulent faire étalage de savoir lorsque eux-mêmes sont les pires des ignorants ; chacun s'en égaye.

Histoire.

  • — Que savez-vous de Brunehaut?
  • — Que savez-vous de sa sœur Galswinthe?
  • — Quelles autres femmes célèbres sont citées avant elles dans l’histoire de notre pays?
  • — Donnez quelques détails sur chacune d'elles.

Brunehaut, fille d'un roi des Wisigoths d'Espagne, épousa en 566 Sigebert, roi d'Austrasie. Pour venger le lâche assassinat de sa sœur Galswinthe, femme de l'odieux Chilpéric, elle décida son mari à la guerre ; mais il ne tarda pas à tomber victime d'un assassin dépêché par Frédégonde, seconde femme de Chilpéric.

Orgueilleuse et violente, Brunehaut poursuivit la guerre pendant la minorité de ses fils. Plus tard, elle tenta d'abaisser la puissance des grands seigneurs pour affermir la couronne de ses petits-fils ; mais elle ne réussit point dans son entreprise. Méprisée pour son inconduite, redoutée par son ambition, elle fut livrée à Clovis II, roi de Neustrie, qui la fit périr cruellement (613).

Parmi les femmes célèbres qui ont figuré avant Brunehaut et sa sœur dans l'histoire de France, nous citerons : les druidesses, qui soutinrent le courage des Gaulois dans leur lutte contre J. César ; — Eponine, si connue par son dévouement envers Sabinus, son époux ; — Blandine, qui périt à Lyon, martyre de sa foi ; — sainte Geneviève, qui releva le courage des Parisiens, lors de l'invasion d'Attila ; — Clotilde, femme de Clovis, à qui l'on attribue la conversion de son époux.

Industrie.

  • — Comment établit-on une route, une chaussée?
  • — Avec quelles pierres fabrique-t-on les pavés?

Pour établir une chaussée ou une route, on nivelle le sol dans le sens de la direction tracée au moyen de jalons ; sur une largeur déterminée, on le recouvre de grosses pierres dures, placées debout les unes à côté des autres, sur lesquelles on dispose une couche de cailloux concassés plus épaisse au milieu que sur les côtés. Afin d'assurer l'adhérence de ces matériaux, on répand du sable à la surface ; on arrose et l'on fait passer un rouleau de fer d'un poids considérable. Il ne reste plus qu'à creuser, à droite et à gauche de la route, un fossé d'écoulement pour les eaux pluviales.

Les pavés sont en pierres très dures, ordinairement du grès ou du granit.

Français.

  • — Quelle différence y a-t-il entre un sentier, un chemin rural, un chemin vicinal, une route, une rue, un quai?

Un sentier est une voie étroite que l'on suit dans les champs, les bois ou les prairies ; il peut être facilement détruit ou rétabli, car il n'est ni pavé, ni entretenu.

Un chemin rural est une voie tracée entre les champs, où l'on circule avec difficulté parce qu'il n'est l'objet d'aucun travail de réparation.


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Un chemin vicinal est une route étroite, établie dans de bonnes conditions de durée, qui facilite les communications entre les localités voisines.

Une route est une large voie de communication construite avec soin pour que les hommes et les voitures y circulent en tout temps avec facilité.

Une rue est une route bordée de maisons. Un quai est une route longeant un cours d'eau ou la mer ; il est bordé, dans un sens, de maisons ou de magasins.

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