Suzette: a Digital Edition

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121. — Nous entrerons dans la carrière...

Friande de nouvelles, Ludivine guettait sur la route au moment où Jacques revenait des champs pour le (1) La presse désigne ici la liberté d'imprimer ce que l'on veut.
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dîner de midi. Elle le suivit dans la maison, avec le père Benoît qui flânait aussi de ce côté.

La langue leur démangeait visiblement.

— Tiens ! dit-elle, on n'est pas encore de retour de la ville ?

— Non.

— Ton père y est allé avec Suzette chercher des semences ?

— Oui.

— Tu es notre voisin ; je t'ai vu naître ; c'est pourquoi je m'intéresse à toi, mon garçon. Il faut, vois-tu, s'arranger pour ne pas partir.

Le père Benoît soupira :

— Hum ! aujourd'hui, c'est difficile. Je t'ai parlé des bois de jadis, mais il y avait aussi autre chose : des cas d'exemption, qu'il n'y a plus. Il suffisait de se couper l'index ou de s'arracher les deux dents du devant, celles d'en haut qui servaient à déchirer la cartouche. Eh bien ! à cette heure, ils ont inventé des cartouches qui se déchirent toutes seules ! Inutile de se priver de ses dents, et ceux qui se couperaient le pouce seraient châtiés et point exemptés. Voyons ! est-ce juste, ça ? Mais quand on eut retiré aux gens ce droit de s'estropier à leur guise, il leur restait encore une ressource, l'argent. Avec un billet de mille à quinze cents francs dans un bas de laine, les gens dormaient tranquilles sur le compte de leur enfant. Il tirait le numéro 1 ; c'est bon ! je m'en moque ! On le rachetait, on le remplaçait. Il ne manquait jamais de pauvres diables qui, pour quelques centaines de francs, partaient, se faisaient tuer à votre place... C'était commode, ça, n'est-ce pas ?

— Oui, répondit ironiquement Jacques, c'était commode ! ceux-là surtout qui ne possédaient pas un pouce de la terre française étaient chargés de la défendre !...

— Ah ! ah ! interrompit Ludivine, qui avait mis le nez à la fenêtre, voilà ton père et ta soeur.

On alla au-devant d'eux sur la porte.

— Ils semblent contents du député, ajouta Ludivine.


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— Vous êtes allés chez le député, père ? demanda Jacques, un peu inquiet.

— Oui, mon fils, sans te le dire. Suzette, que j'avais emmenée pour me soutenir dans mon discours, n'a su mon projet qu'un peu tard. Et comme tu t'es montré plus brave, plus patriote que moi, tu peux rester brave, tu as gagné la partie ! Ecoutez ceci, enfants ! ajouta-t-il en s'adressant à François et à Charlot qui entraient.

Avec feu il répéta les nobles paroles du député ; Suzette, encore toute vibrante, aidait sa mémoire quand elle faiblissait.

Les enfants étaient de bonne souche*Bonne souche. Bonne famille., ils furent très émus. Charlot dit les vers sublimes.


« Nous entrerons dans la carrière
« Nous entrerons dans la carrière
Quand nos aînés n'y seront plus !
Quand nos aînés n'y seront plus !
Nous y trouverons leur poussière
Nous y trouverons leur poussière
Et la trace de leurs vertus ! »
Et la trace de leurs vertus ! »

Alors le père Benoît, qui n'en pouvait croire ses oreilles, fit sortir sa fille Ludivine tout ébaubie. Et, sur le seuil, secouant sa pipe :

— Non ! cria-t-il, ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on sait que les Dumay sont de très mauvaises têtes ! Là-dessus il claqua la porte et s'en alla fier comme Artaban*Fier comme Artaban. Très fier..

Car le brave homme, en qui n'entraient ni raison, ni vérité, ni beaux sentiments, se regardait, lui, comme une très bonne tête.

Questionnaire.

  • — Quelles personnes vinrent trouver Jacques à la maison ?
  • — Que lui demanda Ludivine ?
  • — Que se proposait le père Benoît à l'égard de son jeune voisin ?
  • — Que lui raconta-t-il des procédés dont certains poltrons usaient de son temps pour ne point aller à l'armée ?
  • — Pourquoi ces moyens ne seraient-ils d'aucune utilité aujourd'hui ?
  • — En quoi consistait le remplacement militaire supprimé en 1872 ?
  • — Quelle observation fit Jacques sur l'injustice du système d'exemption ?
  • M. Dumay, étant de retour, répondit à Jacques sur le résultat de sa démarche ; reproduisez son récit.
  • — Que répeta-t-il avec feu ?
  • — Que dit Charlot ?
  • — Que signifient les mots carrière, ainés ?
  • — Quelle belle sortie fit le père Benoît ?
  • — Que pensez-vous de cet homme ?

DÉVELOPPEMENT DES SUJETS PROPOSÉS POUR EXERCICES.

Morale.

  • — Que pensez-vous :
  • 1° De ceux qui s'estropient pour n'être point soldats ;
  • 2° Du remplacement qui avait lieu autrefois dans l'armée ?

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(Les élèves trouveront elles-mêmes la réponse ; rien à cet égard ne doit leur être suggéré ; d'ailleurs la leçon de lecture donne tous les éléments de ce qu'on leur demande. — Voir encore COURS DE COMPOSITON FRANÇAISE (Degré élémentaire et moyen), par E. LAPORTE, Partie du maître, page 325.)

Français.

  • — Définir ou expliquer : friand de nouvelles, guetter la langue lui démange, un cas d'exemption, l'index, un pauvre diable, répondre ironiquement, entrer dans la carrière, une mauvaise tète, une bonne tête.

Étre friand de nouvelles, c'est les aimer beaucoup et les rechercher avec empressement.

Guetter, c'est observer adroitement et secrètement les autres dans le but de les surprendre et de leur nuire.

La langue lui démange signifie : Il a grande envie de parler.

Un cas d'exemption est une circonstance, un état qui peut procurer l'exemption du service militaire, comme d'être fils ané de veuve, avoir perdu un œil.

L'index est le doigt le plus proche du pouce ; il est ainsi désigné parce qu'il sert ordinairement à montrer, à indiquer quelque chose.

Un pauvre diable est un homme qui est dans la misère.

Répondre ironiquement, c'est répondre en disant, par manière de plaisanterie et malicieusement, le contraire de ce qu'on pense.

Entrer dans la carrière, c'est embrasser une profession. Ici, il est question de celle des armes.

Une mauvaise tête se dit d'une personne sujette à beaucoup d'écarts et de travers, soit dans sa conduite, soit dans ses opinions.

Une bonne tête désigne un homme d'un esprit droit, de beaucoup de jugement, de beaucoup de capacité.

Industrie.

  • — LA POUDRE
  • — Qu'est-ce que la poudre ?
  • — Quelles sont ses proprietés ?
  • — Faut-il en laisser à portée des enfants ? Pourquoi ?
  • — A quoi sert-elle ?
  • — Rappeler les services que rend cette substance dans les travaux des routes, des chemins de fer, des carrières.
  • — Précautions qui s'imposent aux mineurs.

La poudre est un composé intime de salpêtre, de soufre et de charbon. Elle s'enflamme avec facilité et dégage une quantité considérable de gaz auxquels elle doit sa force explosive. Quand elle est renfermée dans un petit espace, elle brise ou fait éclater, soit la boîte, soit l'objet qui la contenait, avec un bruit terrible ; aussi est-il prudent de ne jamais laisser ce mélange dangereux à portée des enfants : de graves accidents pourraient résulter de l'oubli de cette précaution.

La poudre, en raison de ses effets brisants et de sa force d'expansion, sert à lancer des projectiles et à mettre en morceaux des masses pierreuses considérables faisant obstacle à des travaux. Lorsqu’on ouvre une route, un canal, un chemin de fer ; si l'on creuse une cave, une galerie, une mine ; si l'on exploite une carrière, on pratique des trous cylindriques dans la pierre ; on dépose au fond une certaine quantité de poudre accompagnée d'une mèche qui se prolonge au dehors et l'on bourre solidement ; il ne reste plus qu'à enflammer la mèche. Une explosion se produit et le rocher est brisé en morceaux faciles à enlever.

Cette opération n'est pas sans danger si l'on bourre la poudre avec une barre de fer, laquelle peut donner des étincelles, ou bien si l'on s'approche après avoir mis le feu et avant que l'explosion n'ait eu lieu.

Nota. — La poudre a été découverte par les Chinois, qui en connaissaient tous les effets, plusieurs siècles avant J.-C. Le feu grégeois
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avec lequel les Grecs et les Sarrasins combattaient les croisés, était de la poudre.

L'usage de cette composition comme force pour lancer des projectiles, date du treizième siècle ; elle fut employée en 1257 au siège de Niebla, en Espagne, par les Arabes. Le canon est mentionné pour la première fois au siège de Baza(Andalousie) par le roi de Grenade, en 1323 ; il pénètre en France peu après, et des comptes de dépense le montrent employé en 1338 et 1345. Les Anglais s'en servirent à Crécy (1346).

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