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140. — En taillant une layette.
Le repas ne fut pas long. Le couvert ôté, Suzette chercha dans l'armoire, et elle en tirait un vieux drap et un jupon de piqué encore bon, quand M. et Mme Valon entrèrent pour passer la soirée, comme cela leur arrivait assez souvent.
— Madame, je vais faire une layette pour un petit enfant.
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Pièces d'habillement composant la layette d'un jeune enfant. Les diverses pièces qui constituent généralement la layette d'un jeune enfant sont : 1. la robe de dessus ; — 2. la capote ; — 3, la brassière en laine ; — 4. le petit bonnet de mousseline ; — 5. les chaussons de laine tricotés ; — 6. le corset ; — 7. la chemise, qui devra étre aussi fine que possible pour ne pas écorcher la peau du bébé ; — 8. les bas de laine tricotés ; — 9, la bavette en piqué ; — 10. le béguin de toile, sans oublier les jupons de laine et de finette. Pour les tout jeunes enfants, il faut encore ajouter à cette nomenclature les couches, les langes et les maillots en laine.
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M. Dumay conta la visite d'Antoine, et Mme Valon, renfermant dans son sac à ouvrage un tricot qu'elle venait d'en tirer :
Mais tout de suite ! il faut la faire tout de suite, cette layette ! Et comme cela me connaît, passe-moi les ciseaux.
Sans hésitation, les ciseaux taillèrent vivement dans le drap et dans le jupon de piqué. Car, bien que Georges et Lucie Valon fussent maintenant de belle taille, leur mère n'avait pas oublié les mesures des petits messieurs, des petites demoiselles au berceau.
Les ciseaux posés, elle prit une à une les pièces qui ressemblaient beaucoup à des vêtements de poupée.
— Voici, dit-elle, des béguins, des bonnets, des brassières, des chemises, des bavettes, des couches. Je t'en emporterai une forte partie, Suzette ; je ferai coudre cela demain, en récompense, à mes meilleures élèves. Elles seront contentes de s'associer à un bon acte de fraternité.
— Oui ! dit Suzette, je vais leur faire concurrence.
Elle prit l'aiguille, se mit à une petite chemise et ses doigts volèrent. Ceux de Mme Valon battirent aussitôt, la même marche sur un béguin.
Après un silence, elle dit :
— Nous ne pouvons pourtant pas nous laisser ainsi frapper par les événements sans nous rebiffer un peu. Suzette et moi, nous causions récemment de la misère du village.
— J'allais en parler à mon père quand Antoine est entré.
— Eh bien ! parle-lui-en.
Mais Suzette passa la parole à Mme Valon, qui la passa à son mari ; et celui-ci la laissa aux dames.
— Eh bien ! reprit Mme Valon, n'y a-t-il pas un remède à la maladie de la misère ?
— Si vous le trouvez, Madame, dit M. Dumay, ni vous ni le pauvre monde n'aurez perdu votre journée.
— Je parle d'un remède pressant. Voyons ! les salaires, déjà bas, des ouvriers d'ici ont baissé de cinquante centimes.
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— C'est énorme !
— Oui, c'est énorme, mais pourquoi ? Parce qu'avec trente sous la pauvre mère de famille ne peut plus se procurer ce qu'elle avait pour quarante. Eh bien ! supposez que demain, brusquement, le prix des vivres diminuât de moitié ? Combien vaudraient les trente sous des ouvriers ? Trois francs, du coup. Or ne pouvons-nous pas diminuer le prix des vivres ?
—De moitié ?
— Non, pas de tant. Mais que diriez-vous d'une ménagère qui achêterait directement au producteur, ou, à défaut du producteur, au marchand en gros*Marchand en gros. Celui qui vend les marchandises par quantités considérables. ? Voilà tout de suite une économie plus large encore que ne la fit autrefois Suzette sur le café en l'achetant par demi-kilo, et non plus par quart. Cette ménagère va trouver ses commères en petite bourse et en grosses dépenses. Elle leur dit : Il nous faut à chacune un demi-kilo de graisse, de sucre, de café, de haricots, de savon, sans compter le pétrole et le reste. Mettons en commun le prix de ce demi-kilo ; achetons pour nous toutes, et nous aurons chacune un kilo, ou peu s'en faut, au lieu d'un demi, avec le même argent. Et de la sorte, nous rattrapons, et au delà, les quarante sous de la journée de nos hommes ! Quand on est dans le fossé, il faut s'ingénier*S'ingénier. Voir n° 49. pour en sortir ; quand on peut créer de meilleures conditions d'échange de sa pauvre monnaie, c'est une sottise que de continuer à souffrir. Le plus douloureux chez nous, c'est que chacun vit pour soi, quand il faudrait s'associer pour l'aide et le profit communs.
Haricots.Les graines de haricots se mangent soit à l'état sec, soit à l'état frais. La gousse, cueillie bien avant la maturité et lorsque les grains sont encore tout petits, constitue un légume nourrissant, connu seus le nom de haricots verts, et qu'on peut conserver indéfiniment dans des boites en fer-blanc bien fermées.Sur ces mots, M. Valon raconta
une histoire fort
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connue, mais qu'il est toujours bon de répéter : celle d'une
poignée d'ouvriers anglais qui, il y a environ cinquante ans, devant une situation
pareille à celle des ouvriers de Fragicourt,
eurent un jour l'idée, leur salaire abaissé, de réduire non pas leur chère, car
réduire sa chère c'est diminuer ses forces, mais leurs frais d'achat.
Ils se cotisèrent, achetèrent en commun, et du coup mangèrent plus abondamment. Puis ils étendirent leurs achats, et purent bientôt ouvrir une boutique où ils cédèrent, avec très peu de bénéfices, à leurs frères ouvriers, les marchandises de première nécessité.
A la longue, par le nombre croissant des associés, ces tout petits bénéfices devinrent si considérables qu'il s'en fit trois parts, une qui se divisa entre tous les acheteurs ; une autre qui fonda des écoles, des bibliothèques et des asiles pour les vétérans*Vétéran. Vieil ouvrier incapable de travail. et les infirmes de l'atelier. La troisième, réservée à l'extension de la société, créa des magasins de vêtements, de cordonnerie, d'ameublement, d'ustensiles de ménage, et aussi des filatures, des tissages mécaniques pour alimenter ces magasins. Aujourd'hui, les Pionniers de Rochdale — c'est leur nom — ont des vaisseaux à eux qui vont chercher au loin, à leur source même de production, les matières premières*Matières premières. Celles qui constituent la base de toute fabrication., les laines d'Australie, les cuirs de Buenos-Ayres*Buenos-Ayres, Ville de l'Amérique du Sud., les épices des îles ! Cela a l'air d'un conte ; ce n'est pourtant que la véridique histoire d'une association de gens pratiques.
— Mais, s'écria M. Dumay en se levant, allons vite la conter aux ouvriers de Fragicourt !
— Ils la savent depuis longtemps, répondit M. Valon avec un soupir.
— C'est aux femmes qu'il faut la conter ! reprit vivement Mme Valon ; c'est elles, les pauvres acheteuses, qu'il faut gagner à l'idée d'association ! Et je voudrais bien savoir si la fraternelle idée des Pionniers de Rochdale n'a pas été inspirée par quelque bonne et ingénieuse femme d'ouvrier ! Il y a des questions que nous entendons plus vite que les hommes.
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Questionnaire.
- — Que fit Suzette après le repas ?
- — Quelles personnes survinrent ?
- — Que décida Mme Valon ?
- — Que tailla-t-elle ?
- — Qu'est-ce qu'elle n'avait point oublié ?
- — Quels vêtements d'enfants prépara-t-elle ?
- — Comment se proposa-t-elle de les faire coudre ?
- — A quoi s'occupèrent ces dames pendant la veillée ?
- — De combien avaient baissé les salaires ?
- — Quelle supposition fit Mme Valon à propos de la baisse des salaires ?
- — Comment peut-on diminuer le prix de revient des objets de consommation journalière ?
- — Que pourrait alors proposer une ménagère à ses voisines ?
- — Que faut-il faire lorsqu’on est dans le fossé, c'est-à-dire dans l'embarras ?
- — Racontez l'histoire des Pionniers de Rochdale.
- — Que possède et que fait aujourd'hui cette société ?
- — Que proposa M. Dumay ?
- — Qui avait déjà conté cette histoire aux gens de Fragicourt ?
- — Que proposa Mme Valon ?
DÉVELOPPEMENT DES SUJETS PROPOSÉS POUR EXERCICES.
Morale.
- — Que pensez-vous de Suzette, et pourquoi aimeriez-vous avoir une amie telle que cette jeune fille ?
Je pense que Suzette est une jeune personne d'un excellent cœur, active, raisonnable et pratique. Il ne faut pas se contenter de voir le bien à faire, mais, comme elle, se mettre à l'ouvrage résolument, promptement et vivement. Suzette pratique la vraie charité, celle qui ne fait pas attendre, qui n'humilie pas et qui sait ce qu'il convient de donner. Que d'autres sont prodigues de plaintes, de condoléances et qui pensent avoir rempli leur devoir lorsqu'elles se sont apitoyées sur les misères d'autrui !
J'aimerais à avoir une amie telle que Suzette, car auprès d'elle je ne trouverais que de bons exemples et des encouragements à faire le bien.
Industrie.
- — Qu'est-ce qu'une layette ?
- — un béguin ?
- — des brassières ?
- — une bavette ?
- — des langes ou couches ?
On donne le nom de layette au linge et aux effets destinés à un enfant nouveau-né.
Un béguin est une coiffe pour les enfants qui s'attache sous le menton avec une petite bride.
Les brassières ne sont autre chose qu'une petite camisole qui sert à maintenir le corps, et qui est particulièrement à l'usage des enfants.
Une bavette est une petite pièce de toile qu'on attache sur la poitrine des jeunes enfants pour recevoir la salive qui tombe de leurs lèvres.
On appelle langes ou couches des pièces d'étoffes ou de toile dont on enveloppe les enfants au berceau ; on en fait en toile, en molleton, en piqué.
Économie domestique.
- — Etablissez le détail des pièces d'une layette telle que celle dont votre mère eut besoin pour vous.
- — Faites le compte de ce qu'on a dépensé pour la préparer (achat, couture, repassage).
Chaque entant demandera à sa mère la liste des effets en question, puis elle disposera le compte, pour chacun, de la manière suivante :
| Etoffe pour un béguin... mèt. à | ............ | = |
| Façon et fournitures, repassage | ............ | = |
| Prix de... béguins = X | ............ | = |
- Qu'est-ce qui produit la cherté des vivres, même quand le producteur les vend à bon compte ?
- — Citez des exemples.
- — Comment pourrait-on, dans votre pays, ramener les prix à un taux raisonnable ?
La cherté des vivres provient le plus souvent de leur rareté ; elle est
encore causée par la multiplication exagérée des maisons de vente.
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Écrasés par les frais d'installation et de loyer,
vendant peu, ces établissements élèvent les prix à un taux ruineux pour le
consommateur ; la chose se produit souvent dans les grandes villes et dans
leur banlieue.
On pourrait ramener les prix à un taux raisonnable en opérant ainsi que les Pionniers de Rochdale, ou bien encore en s'entendant à plusieurs pour se fournir exclusivement chez le marchand qui débiterait des produits de bonne qualité à des prix modérés, et non au double du prix d'achat sur les lieux de production, comme cela se voit fréquemment.
Hygiène.
- — Comment doit-on s'y prendre pour emmailloter un bébé pour la nuit ?
- — Donnez un aperçu des soins que réclament les tout jeunes enfants.
Lorsqu’on veut emmailloter un enfant pour la nuit, il faut l'envelopper avec un lange de toile très douce qu'on'attachera sur le pourtour du corps plutôt avec des cordons qu'avec des épingles ; par-dessus, on mettra de la même manière un lange de laine ou de molleton, en observant les mêmes précautions, et l'on se gardera d'emprisonner les jambes de manière à leur interdire tout mouvement ; par la gêne qu'imposerait une telle situation à une grande personne, on pent juger de la souffrance que ressentirait l'enfant, dont les membres sont si délicats.
Les bébés doivent être tenus avec une extrême propreté si l'on ne veut pas les exposer à de douloureuses affections de la peau ; on leur donnera à manger fréquemment, à des heures réglées, et selon que leur age l'exigera. Les mettre trop tôt au régime des soupes, des bouillies, c'est s'exposer à fatiguer leur estomac et à provoquer soit des indigestions, soit des dérangements d'entrailles dont les conséquences peuvent être fatales.
L'enfant passe presque entièrement à dormir les premiers temps de sa vie. L'usage veut encore aujourd'hui qu'il repose dans un berceau, quoiqu'on ne le berce plus guère, car les médecins blâment ce moyen généralement adopté autrefois pour amener le sommeil. Ce petit lit doit être bien simple, assez long pour que le bébé puisse y coucher jusqu'à six ou sept ans, garni d'une paillasse rembourrée de feuilles de mais, d'une couverture de laine, et surmonté d'un rideau léger de mousseline.
