Suzette: a Digital Edition

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138. — Mauvais temps.

La bise sifflait, balayant les feuilles mortes. Déjà, aux derniers jours d'octobre, des flocons de neige voltigeaient dans l'air. Sous le ciel gris, le rude hiver s'avançait.

Ce jour-là, le village de Fragicourt paraissait triste, quoiqu'on y connût depuis longtemps la bise et la neige ; les fronts étaient soucieux.

Des bruits d'arrêt de travail et de baisse de salaire arrivaient des environs. Et, comme au spectacle de la grêle ravageant les champs voisins le laboureur tremble pour les siens, les tisseurs de Fragicourt tremblaient de voir fondre aussi sur eux la grande misère du chômage*Chômage. Temps pondant lequel le travail est suspendu..

La ferme, moins directement intéressée à la crainte générale, n'en était pas moins préoccupée, car on y savait penser à la peine d'autrui.

Suzette achevait de ranger dans l'armoire son linge tout éblouissant de blancheur.

Certes, il n'y avait pas de luxe, et les draps, par exemple, n'étaient pas de cette toile dont vingt aunes*Aune. Ancienne mesura égale à 1m20.
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roulées passaient, comme dit le vieux conte, par le trou d'une aiguille ; non, mais c'était de bonne toile de lin au fil bien rond, bien tors, rappelant celui que filaient jadis à la quenouille les « fileresses », nos mères.

Quelle bonne odeur fraiche en sortait après la lessive, l'herbée*Herbée.Exposition du linge sur l'herbe., le repassage ! Et comme on le choyait ! Ne nous parlez pas d'une ménagère sans souci de son linge. Ici on avait une devise : « Fais bien ce que tu fais. » Aussi repassait-on comme on lessivait et rangeait. C'est une besogne proprette que le repassage. Et Suzette la faisait d'ordinaire en caraco rose ou lilas, ce qui lui donnait un air de fleur printanière.

Fers à repasser. 1 et 2. Fer ordinaire des blanchisseuses ; — 3 et 4. Fers creux dans lesquels on met de la braise ou un charbon allumés ; — 5. Fer spéclal pour repasser les bonnets : on chauffe la demi-boule qui surmonte la tige et l'on passe ensulte sur cette demi-boule le bonnet, que l'on tient avec les mains ; — 6. Fer à tuyauter pour les étoffes empesées et les dentelles.

Tant qu'il s'agissait du linge plat, mouchoirs, taies d'oreillers, serviettes, etc., elle chantait. Et pan ! pan ! pan ! allez, le fer ! Et pan ! pan ! pan ! revenez-y !

Mais au linge empesé, cols, manchettes, chemises d'homme, son visage devenait sérieux. Attentivement
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elle approchait de sa joue le fer pour bien juger de son degré de chaleur. Et alors, c'était une façon posée de le glisser sur les cols, les poignets, les plastrons, de souffler sur la moindre poussière, de gratter prestement les petits amas d'amidon pour les empêcher de se fixer là, d'y former ces sortes de galettes si laides à l'œil et qui affichent si bien l'inexpérience de l'ouvrière.

Elle n'était pas arrivée du premier coup à ce talent. M. Dumay, que la coquetterie n'étouffait pourtant pas, avait jadis plus d'une fois souri devant les arabesques de faux plis, les empreintes de fer décorant ses plastrons de chemise.

Aujourd'hui, vous pouvez mettre vos lunettes, papa, regarder ! même au microscope*Microscope. Instrumuent qui grossit les objets qu'on y regarde.... non, pas ça à reprendre Et alors, c'était une façon posée de le glisser sur les cols, les poignets, les plastrons, de souffler sur la moindre poussière.... Comme elle posait sur le dernier rayon de l'armoire la dernière rangée de mouchoirs de poche, M. Dumay entra, le visage grave. Elle se retourna :

— Père, qu'y a-t-il ?... Ah ! le chômage !

— Non, ma fille, pas encore, mais la baisse des salaires. Les meilleurs ouvriers, ceux qui gagnaient quarante sous, ne pourront aller au delà de trente ou trente-cinq.

Elle leva les mains au ciel. Elle savait ce que sont trente sous et même quarante, dans une maison de quatre, six, huit personnes :

— Que vont faire ces pauvres gens ?


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— L'entrepreneur*Entrepreneur, Celui qui se charge d'exécuter un travail considérable. n'est pas un méchant homme ; il leur a montré ses comptes ; la concurrence étrangère l'écrase. Ils ont accepté.

Questionnaire.

  • — Décrivez les premiers jours de la mauvaise saison.
  • — Quels bruits arrivaient des environs ?
  • — Quelle sorte d'ouvriers renfermait le village ?
  • — Pourquoi s'affligeait-on à la ferme de la baisse des salaires ?
  • — Que faisait Suzette durant l'après-midi ?
  • — Qu'était son linge ?
  • — Quels soins lui donnait-elle ?
  • — Quel est l'objet du repassage ?
  • — Faites connaître les diverses sortes de fers.
  • — Comment s'y prenait la jeune fille pour repasser : 1° le gros linge,
  • — 2° le linge fin ?
  • — Que savez vous de ses débuts dans l'art de repasser ?
  • — Pourquoi M. Dumay avait-il le visage grave en rentrant ?
  • — Que dit Suzette ?
  • — Qu'entend-on par concurrence ; — par concurrence étrangère ?
  • — Quel était l'effet de cette dernière concurrence ?

DÉVELOPPEMENT DES SUJETS PROPOSÉS POUR EXERCICES.

Composition.

  • — Aspect que présente en hiver soit un village avec la campagne environnante, soit la ville.
  • — Plaisirs et misères de l'hiver.

(Voir COURS DE COMPOSITION FRANÇAISE (Degré supérieur), Partie du maître, par E. LAPORTE, page 300.)

Industrie.

  • — DE LA TOILE.
  • — Qu'est-ce que la toile ?
  • — De quelles plantes textiles proviennent les fils avec lesquels on fabrique les toiles ?
  • — Qualités et défauts de chacune de ces sortes de toiles.
  • — Blanchiment des toiles.

La toile est un tissu de fils de lin, de chanvre et de coton. Par analogie, on donne encore ce nom à quelques autres tissus : toiles métalliques, toile d'amiante. On fabrique la toile avec des métiers mis en œuvre par les tisserands, qui sont très nombreux dans les villes manufacturières du Nord, de l'Est et dans quelques villes des autres régions, telles que Flers, Cholet, Rouen.

Les toiles de lin et de chanvre sont résistantes et de longue durée ; elles ne blessent pas les peaux délicates, mais elles donnent une sensation désagréable de froid lorsqu'elles sont mouillées par la transpiration. Celles de coton sont plus chaudes et ne présentent pas l'inconvénient que nous venons de signaler ; mais elles ont le défaut de causer souvent des démangeaisons par les aspérités de leur tissu. Enfin, si elles ont l'avantage de coûter moins que les autres, elles durent peu, surtout dans les villes, où l'on use de procédés destructeurs pour blanchir le linge.

BLANCHIMENT DES TOILES. — Le blanchiment qu'il ne faut pas confondre avec le blanchissage, est une opération qui a pour objet de donner une blancheur convenable aux toiles récemment tissées qui ne sont pas destinées à être teintes.

Le procédé le plus commun consiste à laver la toile dans une dissolution de potasse et de soude, puis de l'étendre pendant des semaines entières, jour et nuit, sur l'herbe des prairies. On emploie une méthode beaucoup plus expéditive dans les grandes fabriques, au détriment toutefois de la solidité de la toile ; on plonge le tissu dans une dissolution de chlore ou on l'expose simplement à l'action de ce gaz.

N. B. — Le chlore est un gaz de couleur verdâtre qui provoque une toux violente quand on le respire, et qui jouit de la propriété de détruire les couleurs végétales. Aussi ne l'emploie-t-on jamais pour la
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laine et la soie, qu'il réduirait en bouillie. On blanchit la laine à la vapeur du soufre.

Économie domestique.

  • — Avec quelle toile feriez-vous de préférence : des draps de lit, des nappes, des serviettes, des essuie-mains, des torchons, des mouchoirs, du linge de corps ?
  • — Manière de préparer l'amidon et le linge qu'on veut repasser.
  • — Comment fait-on chauffer les fers ?

Les meilleures toiles pour le linge de ménage, comme draps, serviettes, nappes, essuie-mains, torchons, sont celles de chanvre. On préfère cependant la toile de lin pour le linge fin. Celle de coton s'emploie pour les chemises, guimpes, cols, poignets, jupons ; elle ne coûte guère et prend au blanchissage une belle couleur blanche.

En faisant tomber de l'eau sur de la farine, cette eau entraîne une substance qui la colore en blanc et se dépose au fond du vase où l'on a recueilli le liquide. Séchée et réduite en poudre, on lui donne le nom d'amidon. L'autre partie de la farine est une matière molle, gluante, élastique qu'on appelle gluten ; c'est la partie nourrissante au pain. On trouve encore l'amidon dans les pommes de terre, les haricots, les pois, mais alors on le désigne sous le nom de fécule.

L'amidon est sans odeur ni saveur : c'est une poudre blanche et brillante, insoluble dans l'eau froide. Traitée par l'eau bouillante, elle se convertit en une gelée connue sous le nom d'empois, qui sert à donner au linge qu'on repasse une certaine fermeté et un certain éclat.

On fait chauffer les fers sur un fourneau à charbon qu'on a soin de placer sous le manteau d'une cheminée ou au dehors, à cause du dégagement de gaz malsains qui se produirait sur un poêle, un fourneau de cuisine et même devant le foyer. On se sert encore pour cet usage de la flamme du gaz d'éclairage.

Calcul.

  • — Que coûtent, dans votre commune, le blanchissage et le repassage de 3 bonnets de nuit, de 6 cols, de 4 guimpes, de 12 mouchoirs de poche, de 3 pantalons, de 2 jupons blancs tuyautés ? (Disposer ce compte sous forme de facture.)

FOURNER Eléonore, blanchisseuse à Chailly-en-Bière (S.-et-M.).

Doit Mlle LENOIR Henriette, le blanchissage de :

3 bonnets de nuit à .. fr... l'un........

6 cols... ... à .. fr... l'un ...

TOTAL......

Pour acquit :

Chailly-en-Bière, le 28 juillet 1878.

E. FOURNIER.

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